Borly II : quel bon choix ? (2/4)

(2).   Un désert ?

Je peux comprendre que chacun n’ait pas la même sensibilité sur les questions environnementales. Mais je fus stupéfait, lors d’une réunion de travail sur « Borly 2 », d’entendre un technicien de la MED (Maison de l’Economie et du Développement) : il proclama à deux reprises que cet endroit était un désert.
Interloqué, je n’ai pu que lui répondre que nous n’avions pas la même conception-représentation du désert … !


Borly « 2 » actuel

« Ceci est un désert »

Borly 1 actuel

« Ceci n’est pas un désert »

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En effet, pour certains, si ce n’est pas bâti, c’est du vide, c’est-à-dire, RIEN !

Considérer le sol
Il y a toute ce qui est présent en surface mais, dans un sol, la quantité d’êtres vivants est importante. C’est ce qui est nommée la biomasse.

 

J’aime ces propos de Jean François Doretier, fondateur et directeur de la revue Sciences Humaines, à lire ici : L’Univers est en nous, sur l’eau qui compose 65% de notre corps et sur notre constitution par les atomes d’hydrogène issus du bing-bang, les atomes de carbone, d’oxygène, calcium, magnésium, … qui nous viennent d’étoiles. Nous n’existons, en tant qu’espèce, que par les plantes et les animaux qui nous entourent ou nous ont précédés.
Et j’ai appris la différence autotrophes ≠ hétérotrophes.

Je l’expliquai dans des articles précédents, le sol vivant (pas goudronné-bétonné…) a des fonctions biologiques et écologiques fondamentales.

Les sols alpins ont 150’000 ans, ils sont apparus après la dernière glaciation. « Récents », il leur a fallu des millénaires pour se constituer.
Quand ils ont une épaisseur de terre agraire, il aura fallu au moins 2000 ans pour en constituer 10 cm d’épaisseur ! C’est donc précieux, et on ne peut détruire des hectares avec légèreté.
Il est regrettable que dans les documents d’urbanisme, il n’y ait pas une approche patrimoniale en considérant la qualité des sols, par la prise en compte d’indicateurs précis qui aideraient à des décisions plus ajustées.

Le projet dit de ‘Borly 2 ‘ date dans ses principes politiques d’un vieux monde… Des lois successives ont modifié la règlementation sur ce type de projet. Loi Grenelle 1 et 2, loi de Transition écologique et sur la biodiversité.
Des principes d’actions sont renforcés (depuis 2016 par la loi pour la reconquête de la biodiversité) concernant la démarche ERC : quant un aménageur décide d’un projet qui impacte les milieux ou l’environnement
– peut-il Eviter de faire ce projet
– peut-il Réduire l’emprise du projet,
– peut-il Compenser ce qu’il enlève à l’environnement en améliorant à un autre endroit des espaces naturels ou agricoles

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Une étude d’impact (obligatoire et diligentée par AAglo) a été rendue en juin 2017 (je n’en ai eu connaissance que par sa mise en ligne pour cette enquête publique). Soit 358 pages, riches sur l’état des connaissances sur la flore, la faune et l’aspect environnemental de ce site à l’arrière de Borly. L’inventaire des espèces sur le site note la présence du putois ( Mustela putorius, le Putois est menacé en région Rhône Alpes) et indique notamment :
– Oiseaux :

L’étude mentionne les enjeux : « Destruction possible d’individus, Destruction d’habitats de repos pour les passereaux migrateurs, Destruction d’habitats de reproduction pour les oiseaux de milieux ouverts et pour les oiseaux forestiers. »

Chauve-souris (chyroptères) :
Voilà un « désert » bien peuplé … Par des animaux protégés, dont les habitats doivent être préservés avec un statut de vigilance particulière.

 

 

Une carte de l’étude donne ainsi les zones d’enjeux et conduirait à beaucoup réduire la zone ou à trouver des hectares de compensation.

 

 

– Corridor écologique : identifié le long de la Noue, rivière se jetant dans la Menoge, ce corridor doit permettre le passage de la petite faune entre le Bois de Rosse et la Menoge (corridor répertoriée SRCE)
L’étude d’impact mentionne que  » La mise en place de bâtiments va rétrécir le corridor écologique. »
Ce 11 juin, la carte nationale des réservoirs et des corridors a été mise en ligne sur le site du MNH


– Gestion de l’eau :

La Menoge en bas, la rivière Noue en lisière du site et la présence importante d’eau sur ces bons terrains obligent à réfléchir à l’impact sur le cycle de l’eau. Bétonné, goudronné cet espace aura bien sûr un impact : « Il peut cependant avoir des incidences indirectes notamment sur le ruisseau de la Menoge et sur les crues (p 170). L’accroissement des surfaces imperméables aura un impact négatif.  » (Il est d’ailleurs mentionné un aléa Eau sur le projet en phase construction)

Cette vidéo montre les enjeux liés à la désimperméabilisation des sols :
https://youtu.be/Dg0yMCMzi8s
L’artificialisation des terres agricoles imperméabilise plusieurs dizaines de milliers d’hectares chaque année en France. Chaque minute, ce sont environ 1000 m² de terres généralement agricoles qui sont recouvertes sous du bitume ou du béton !

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L’Avis de l’Autorité Environnementale :
Il est téléchargeable dans les documents de l’enquête publique. (12 pages)
P 10 :
« Sur la forme, la démarche consistant à éviter puis réduire et dans un troisième temps, compenser les effets résiduels ( dite « séquence ERC ») n’apparaît pas clairement. En effet, par exemple, il aurait été fortement souhaitable que les impacts résiduels du projet après application des mesures d’évitement et de réduction soient présentés avant d’énoncer les mesures de compensation. »
« Sur le fond, la séquence ERC amène les remarques suivantes. Les mesures d’évitement présentées concernent uniquement la phase travaux. Aucune mesure d’évitement n’est présentée en ce qui concerne la conception du projet. Par exemple, certains milieux pourraient être conservés à l’intérieur des lots et entre ceux-ci. Comme présenté, le projet ne semble conserver qu’un seul espace naturel ouvert, au niveau du bassin de rétention au Nord-Ouest du site. Des haies seront conservées en bordure du site (cette mesure est classée dans les mesures de réduction et non d’évitement) mais le document ne précise pas si d’autres milieux seront préservés à l’intérieur du site, en particulier au vu des enjeux liés à la biodiversité, identifiés comme forts.
 »
« Les mesures compensatoires concernent la destruction des terres agricoles et l’imperméabilisation des sols. L’étude d’impact présente les différents axes étudiés par l’agglomération d’Annemasse pour conserver des zones agricoles sur son territoire: il ne s’agit pas à proprement parler de mesures compensatoires. »
p 12 :
« Les continuités écologiques au sein de la zone ne sont pas du tout présentées alors que l’orientation d’aménagement et de programmation relative à cette zone en prévoit. Malgré un enjeu fort identifié en terme de biodiversité avec une diversité d’habitats et d’espèces, le dossier ne présente pas clairement les impacts, en particulier des aménagements au cœur de la zone. Il est ainsi difficile d’apprécier pleinement la qualité du projet au regard de la prise en compte de la biodiversité. »

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On l’a vu ci-dessus, les rapports règlementaires soulèvent des questions fondamentales concernant la modification totale de l’état actuel du site.

L’usage des sols est essentiel pour la biodiversité comme l’indiquent nombre de recherches. L’institutionnelle Fondation pour la Recherche et la Biodiversité a un site ressource remarquable sur le sujet (1 exemple récent : une recherche de l’INRA )

Elle représente la section française de l’IPBES. Le rapport récent de l’IPBES (qui est pour la biodiversité l’équivalent du GIEC pour le climat) : « L’érosion continue de la vie sauvage met en danger les conditions de vie des populations  » alertent les experts mondiaux de l’IPBES. Le journal ‘Le Monde’ (23-03-2018) reprend des passages du rapport  : Partout sur la planète, le déclin de la biodiversité se poursuit, « réduisant considérablement la capacité de la nature à contribuer au bien-être des populations ». Ne pas agir pour stopper et inverser ce processus, c’est mettre en péril « non seulement l’avenir que nous voulons, mais aussi les vies que nous menons actuellement »


Pas à pas, l’Homme, attaque les propres conditions de sa survie.
« La biodiversité et les contributions apportées par la nature aux populations semblent, pour beaucoup, éloignées de nos vies quotidiennes. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité, observe le président de l’IPBES, le Britannique Robert Watson. Elles sont le socle de notre alimentation, de notre eau pure et de notre énergie. Elles sont au cœur non seulement de notre survie, mais aussi de nos cultures, de nos identités et de notre joie de vivre. »

 

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