Nucléaire : responsables, enfin !

drapeau Voici un article du Monde sur le nucléaire qui montre que vraiment, quelque chose a changé dans la réflexion sur la chaîne du nucléaire en France. Un sentiment de responsabilité, se distanciant des contingences hiérarchiques ou administratives, s’est saisi des différents pilotes des nombreuses organisations, institutions, structures agissant pour le compte du nucléaire.
Ce n’est certes qu’un début, mais pour moi qui ai manifesté plusieurs fois à  Malville et vu la répression, qui ai subi Tchernobyl via son nuage radioactif sur la Haute-Savoie et sa dénégation, oui quel changement !
Pour donner une idée, voici ce que disait M. Rosen, alors directeur de la sûreté nucléaire de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à la conférence de Vienne d’août 1986 à propos du désastre de Tchernobyl : « Même s’il y avait un accident de ce type tous les ans, je considérerai le nucléaire comme une source d’énergie intéressante » (1). Terrible !

L’article reproduit ci-dessous montre un changement de posture. Il est retrouvable sur le net, dans l’excellente rubrique « planète » du Monde.
C’est une interview du directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), Jacques Repussard, un pro-nucléaire donc :


Nucléaire : « Il faut arrêter la course à la puissance et imaginer d’autres types de réacteurs »
LE MONDE – 09 mars.2013

Directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) français, Jacques Repussard analyse l’impact de l’accident au Japon sur la gestion du risque nucléaire.

Les leçons de Fukushima ont-elles été tirées ?

Le retour d’expérience va demander du temps. Il faudra des années avant de comprendre dans le détail cet accident. Personne, homme ou robot, ne peut encore accéder aux réacteurs pour connaître l’état du combustible fondu et des cuves. La leçon essentielle, c’est qu’en matière d’accident nucléaire grave la doctrine probabiliste qui a largement prévalu à la conception initiale des réacteurs n’est plus acceptable par la société, au regard de l’ampleur des conséquences pour les populations et les territoires. De facto, elle consistait à faire l’impasse sur des risques à très faible probabilité. Or, même très improbable, un accident grave est possible. Même si elle est plus chère, l’approche déterministe aujourd’hui dominante en Europe et en France doit prévaloir.

C’est-à-dire ?

Cette approche vise à adopter des mesures de prévention en réponse aux pires scénarios possibles : renforcement de la robustesse des installations, amélioration des procédures de gestion, formation des opérateurs… Fukushima nous oblige à imaginer l’inimaginable et à nous y préparer.

La revue de sûreté post-Fukushima menée en France et en Europe a-t-elle été assez poussée ?

L’important, c’est de faire avancer la sûreté, qui repose sur cinq paramètres-clés : la santé économique de l’exploitant ; la culture de sûreté ; la recherche et l’innovation ; le contrôle ; et la vigilance de la société. Après Fukushima, le choix a été fait de donner la priorité au renforcement de la résistance des réacteurs face aux cataclysmes naturels. C’est un processus long. Il s’agit d’investissements qu’on ne fera pas deux fois, ce qui nécessite d’y réfléchir sereinement.

Quels chantiers ont été différés ?

Il faut encore regarder la question du facteur humain, de la sous-traitance, de la maintenance, et celle de la gestion de crise.
La doctrine française de protection des territoires, avec des plans particuliers d’intervention relativement restreints, n’est pas représentative d’un accident aussi grave que celui du Japon. Il faut dépasser ce cadre. Le chantier est ouvert, beaucoup reste à faire.

Le nucléaire a-t-il encore un avenir ?

Fukushima ne remet pas en cause l’utilisation de la fission nucléaire comme source d’énergie. Mais il faut des technologies éliminant les risques d’accident aussi grave. Cela demande peut-être de changer de paradigme, d’imaginer d’autres types de réacteurs et d’arrêter la course à la puissance.

L’EPR français est pourtant plus puissant que les réacteurs actuels. N’est-il pas plus sûr ?

Il est plus sûr parce que sa conception tient compte des accidents graves et prend en compte la gestion de tout son cycle de vie, démantèlement compris. Ses innovations expliquent en partie, comme pour tout prototype, l’augmentation des coûts et des délais. Mais, avec une puissance thermique de plus de 5 000 mégawatts , on arrive à des quantités gigantesques d’énergie stockées dans le coeur du réacteur. Pourquoi ne pas réfléchir pour l’avenir, à côté de l’EPR, à des réacteurs plus petits dont le combustible, même très endommagé, resterait confiné dans la cuve en cas d’accident ?

En France va s’ouvrir un débat sur le stockage géologique des déchets radioactifs. Est-ce la bonne solution ?

On parle ici surtout de déchets à haute activité et à vie longue. Ils existent, il faut donc les gérer.
Le stockage géologique est, comme le disait Churchill de la démocratie, la pire des solutions à l’exception de toutes les autres. Les études montrent que le confinement dans l’argile est possible. Reste à en démontrer la faisabilité industrielle. Les caractéristiques techniques, dont dépend le coût de l’installation, sont cruciales.

Il ne faut pas chercher des « économies de bout de chandelle », car, s’il y a un accident, ce sera la fin du stockage géologique. Certains – je pense à EDF – ont imaginé réduire les coûts en creusant par exemple un seul réseau de galeries, au lieu des deux nécessaires pour assurer la sécurité des personnels pendant la phase d’exploitation. C’est une vision dangereuse.

S’agissant de sûreté nucléaire, on pense le plus souvent au contrôle. Est-ce suffisant ?

La sûreté n’est pas qu’une question de contrôle. Vous pouvez avoir la meilleure autorité de sûreté du monde, des installations parfaitement conformes à leur référentiel réglementaire, ça ne suffit pas à empêcher un accident.

La sûreté est l’affaire de tous. L’ignorer est une forme de démission collective et, pour la société, s’en remettre au seul contrôle, si indispensable soit-il, serait la recette d’un désastre futur.

Propos recueillis par Pierre Le Hir


 

(1) Le Monde, 28 août 1986

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